Spectacles

En œuvre :

Fin de Partie

De Samuel Beckett

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L’origine
Samuel Beckett fit irruption dans ma vie, non pas au lycée ou à l’université, ni même comme on
pourrait si attendre, au fil de mon parcours d’apprenti du théâtre, par la lecture ou la scène.
Non c’est bien percuté par le réel et cette vie qui ne cesse de dépasser nos fictions que
« Beckett » fit sa première impression sur moi :
J’avais 18 ans et venait de débuter au conservatoire de Bordeaux. Non loin de chez moi, un large
arrondi de trottoir faisait l’angle entre le cours Victor Hugo et la rue des boucheries.
Un groupe de sans-abri vivait là, avec leurs petits paquetages de possessions, leurs cartons. Des
clochards véritablement « à l’ancienne », dans leurs manières et dans leur allure, et l’un d’eux
était littéralement l’archétype, le cliché de ce que l’on imagine être un clochard ; un clochard de
cinéma. Cheveux et barbe châtain clair sales en bataille, visage aux vallées de rides et le nez
déformé par l’alcool. Il était le plus loquace d’entre eux, et du moment où j’avais osé m’arrêter
pour leur parler, il ne comptait plus me lâcher.
Et ce fut une habitude : leur coin était sur mon chemin, et ces 5 minutes de pause quasi-
quotidienne à échanger nos nouvelles avec André, que je n’arrivais pas à appeler « Dédé » comme ses
camarades, étaient devenues un jalon de ma journée. Il évacuait rapidement ce qu’il me disait sur
lui-même, répétant « toujours pareil », « la même chose qu’hier », mais était avide de tout ce que
je pouvais lui dire sur moi, sur ce que je faisais au conservatoire, sur mes raisons de faire du
théâtre…
Et un jour il disparut. Aucun de ses compagnons ne put me renseigner vraiment, « ils l’ont emmené »
fut tout ce que je pus savoir.
J’espérais soit son retour, soit que son départ soit le résultat d’un changement positif dans sa
vie. Avec son seul prénom je ne me voyais pas appeler tous les centres sociaux depuis une cabine
téléphonique.
Et presque un mois plus tard il était là, de nouveau. Et même à neuf.

C’était une vision incroyable, alors que je remontais le cours Victor Hugo ; que de le voir debout,
lui que j’avais toujours vu par terre et devant qui je m’agenouillais pour parler ; son dos, droit,
et son port étaient d’une élégance incroyable, il me dépassait de plus d’une tête.
Il était vêtu d’une chemise d’un blanc éclatant dans le soleil, des chaussures neuves ; si immaculé
que s’en était presque exagéré, comme si un metteur en scène avait fait exprès de le costumer dans
l’opposé exact de celui que j’avais connu. Seuls sa barbe et ses cheveux n’avaient pas changés,
bien que propres, ils étaient toujours en bataille.
Et à la main, le doigt gardant la page tandis qu’il parlait avec ses camarades : « En attendant
Godot », de Samuel Beckett. Et posé sur son paquetage sur le trottoir contre le mur : « Fin de
partie ».
Il m’accueillit d’un grand sourire, et nous avons parlé, parlé ; il avait fait un grave coma,
s’était réveillé à l’hôpital, et les services sociaux avaient décidé de tenter de « mettre le
paquet » sur une cure désintoxication très encadrée.
Je l’interrogeais sur son livre, il me répondit que je lui avais donné envie de les relire, en lui
parlant de mon théâtre. Et il me raconta « En attendant Godot », se marrant et gloussant de ce
qu’il n’aurait pas imaginé, quand il enseignait, ressembler plus tard si fort aux personnages. Et
je découvris stupéfait au fil de notre dialogue que cet homme était un ancien universitaire, il
parlait de ce qu’il disait à ses étudiants, il me parlait de Beckett avec beaucoup de profondeur et
de joie ; comme d’un sujet qu’il connaissait bien. Il insista et insista encore sur l’humour de ces
textes, et sur le besoin de rire du tragique de la vie, et m’enjoignit de ne jamais abandonner mon
désir de théâtre, que c’était une belle chance que j’avais là.
Il y avait quelque chose dans sa manière de parler de son ancienne vie qui me faisait sentir qu’il
évitait soigneusement de laisser le terrain glisser sur cette question si clichée mais qui pourtant
me démangeait du « comment en était-il arrivé à la rue ». Je n’osais la poser frontalement, et je
ne le sus jamais.
Le lendemain, il était par terre, il n’avait plus de chaussures. Il était retombé si loin dans
l’alcool qu’il ne me reconnaissait plus ; ce qui n’était jamais arrivé auparavant. J’arrivais à
peine à le réveiller et il me regardait comme un étranger.
Le surlendemain, même chose. Effondré et désemparé après cet espoir que j’avais eu pour lui en le
voyant si vif et alerte, renouvelé, j’ai insisté auprès de ses camarades pour appeler des secours
mais ils m’ont dit, « t’inquiète pas, ils passent ; presque tous les jours ils passent ».
Et le jour suivant, il avait disparu ; de nouveau ils l’avaient emmené ; mais cette fois-ci, je ne
le revis jamais.
Voilà comment je rencontrais Beckett, dans une étrange mise en abyme, où je le « vécus » tandis
même que je découvrais ses œuvres.

Pourquoi jouer « Fin de partie » ?


Et si la fin annoncée de l’humanité était finalement un drôle de spectacle ? Ça serait un moyen de
rire.
Beckett écrit ses pièces « En attendant Godot », et « Fin de partie », après la seconde guerre
mondiale ; dans le sillage donc d’une réalité effroyable dépassant tous les pires cauchemars des
dramaturges. Les tragédies sont obsolètes, renvoyées aux calendes par la course impitoyable de
l’histoire.
Beckett à son échelle individuelle a dû faire face à la maladie et à la mort de ses proches ; son
père a un infarctus, son frère un cancer du poumon, et sa mère la maladie de Parkinson. Comme le
personnage de « Clov », il se dévoue à ces proches inexorablement poussés vers leur fin.
L’humour est la politesse du désespoir. L’humanité est un atome échappé du grain de sable qu’est
notre planète dans l’univers. « Fin de partie » est drôle, parce que rire de tout ça est le sans
doute le seul moyen de survivre à notre manque d’importance.

Cette pièce a commencé à me démanger juste avant la crise sanitaire mondiale. J’ai beaucoup de
jeunes élèves dans l’adolescence dans mes ateliers de théâtre, et j’ai vu monter au fil des années
leur angoisse de l’avenir
La réalisation que nous leur laissons une histoire qui s’achève bientôt dans un cul-de-sac est de
plus en plus omniprésente ; et je vois se développer leur fatalisme, leur sentiment d’impuissance ;
qui laisse la fougue de leur jeunesse désemparée et quelque peu sans but.
« Fin de partie » est terriblement d’actualité. Au temps de son écriture c’était donc la désolation
post-guerre mondiale ; la défaite de l’humanité en tant que mouvement possible vers un « meilleur »
absolu, définitivement disqualifiée par l’existence indélébile des camps d’extermination ; et à
défaut d’un avenir moral un avenir physique lui-même hanté par la menace de l’oblitération
nucléaire.

Aujourd’hui, c’est le spectre de la fin de l’environnement nécessaire à notre survie qui est sous
notre nez ; ça va finir, c’est certain. En tout cas ça va peut-être finir. Et je ne m’attendais pas
si tôt aux derniers évènements en Europe de l’Est, mais la pièce de la menace nucléaire est de
nouveau en belle position sur l’échiquier.
Le mat n’est peut-être pas loin.
Alors jouons.
Encore quelques coups. Tant que l’on n’abandonne pas, tant qu’il reste un mouvement à jouer, la
partie continue, nous sommes vivants.
Et pourquoi rire de notre fin, à quoi bon ? Si l’on veut vraiment y voir quelque chose d’utile : Le
rire nous donne du recul, le rire nous donne l’impression que finalement, tout ça n’est pas si
grave, et l’on voit ceux qui jusqu’ici étaient paralysés par l’angoisse, se remettre en mouvement.
Et si cela aussi échoue, finalement, nous aurons tout de même passé un bon moment.

Fabrice Coudret

Ce spectacle est soutenu par :

Dernière Création :

Johan Padan à la découverte des Amériques
de Dario Fo et Franca Rame, adaptation et traduction de Toni Cecchinato et Nicole Colchat                                           

L’origine

Une histoire sur le dialogue des civilisations, l’à-propos aujourd’hui crève les yeux.
Cela fait maintenant 6 ans que j’ai commencé à sentir que jouer Johan Padan à la découverte des Amériques de Dario Fo devenait une nécessité personnelle ; j’étais plongé fin 2012 dans la parole d’Aimé Césaire pour le premier spectacle de « la petite bulle » ; et notamment « Cahier d’un retour au pays natal » et le « Discours sur le colonialisme ».
Les résonnances entre les questions de Césaire, celles de Dario Fo, les miennes et celles « du monde » sur le sujet du contact des civilisations et leurs effets étaient assourdissantes.

Que des gens et des peuples radicalement différents se rencontrent, c’est inévitable. C’est même souhaitable. Mais ce sur quoi nous pouvons agir c’est la manière de cette rencontre. Car les rencontres nous changent, ce que nous observons nous observe, ce que nous touchons nous touche.

Le temps a passé, et l’urgence de ce texte n’a fait que croître.
Johan Padan explore et expose les différents possibles des relations interculturelles ; « inter- mondes » devrait-on dire, et les changements qui en résultent. Sans manichéisme : des cannibales et des rôtisseurs d’hommes on en trouve dans toutes les cultures.

L’histoire

C’est l’histoire d’un européen qui rencontre « les indiens » …

Johan quitte contraint et forcé l’Europe vers les Amériques pour échapper au bûcher. Le premier trait de génie de Dario Fo est là, nous offrir une piqûre de rappel, un vrai prologue sur la façon dont l’Europe peut traiter les siens avant même que nous abordions le sujet de la façon dont elle traite les « sauvages », et comment les « impératifs économiques » conditionnent la façon dont nous traitons l’autre plus que nos différences apparentes.

Et puis la tempête dans laquelle Padan et ses compagnons, formant la plus basse couche sociale du navire se retrouvent abandonnés avec leurs pourceaux à la fureur des flots : le résultat étant que leur rencontre avec les Indios se fera dans la faiblesse la plus extrême plutôt que soutenus par la puissance des canons.

Puis le nouveau périple commence, dans lequel nous verrons l’européen tenter de survivre, éviter de finir en rôti dans les ventres cannibales ; s’adapter ; tenter de « civiliser » ses nouveaux compagnons, inconscient que peut-être le plus grand changement se fait en lui-même, au fil des péripéties traversées.

Il n’aura de cesse de retrouver à tout prix ses compatriotes, alors même que s’opère en lui une transformation qui le rend « autre », ni tout à fait indien, ni tout à fait européen…

Les questions et les enjeux

Qu’est-ce que la « civilisation » ? Qu’est-ce que la « barbarie » ou la « sauvagerie » ? Et en regardant bien, peut-on vraiment distinguer les différences ?

Appelons-les des « visions du monde » différentes : quand elles se rencontrent, le « choc » est-il obligatoire ?

Et quand le choc a lieu, comment s’en dépêtrer ?

Et la religion dans tout ça ?

Et la bouffe ; les différentes manières de faire rôtir l’humain ?

Ces questions nous sont joyeusement lancées dans l’histoire de Johan Padan 

La verve de Dario Fo, le saltimbanque prix Nobel ; nous entraine avec vivacité dans cette aventure de plusieurs années jouées en deux heures par l’acteur seul en scène.

C’est du théâtre comme je l’aime, celui qui donne la distance de la bienveillance et de la joie aux questions graves ; plein d’intelligence sans être obscur ; celui qui plutôt que d’asséner un message « met en lumière ».

Et mes enjeux d’acteur, d’artiste : garder le public alerte, jongler avec les multiples personnages de l’histoire tour à tour interprétés par Padan, opérer la nécessaire métamorphose à vue du rôle traversé par les évènements

Et partager la jubilation du jeu

Fabrice Coudret

Jeu : Fabrice Coudret
Mise en scène : Patrick Peyrat
Lumières : Catherine Reverseau

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